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Le Panier à Salade propose une sélection hebdomadaire de liens de l'actualité police-justice.

Outre ses sélections hebdomadaires, le Panier à salade vous propose régulièrement des interviews pour nourrir votre réflexion. Aujourd'hui, pour célébrer la rentrée, c'est la sociologue Élodie Lemaire, qui a travaillé sur la vidéosurveillance, qui répond à nos questions. La sélection de la semaine sera envoyée demain !

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Interview

Élodie Lemaire est maître de conférences en sociologie à l'Université de Picardie – Jules Verne et chercheuse au sein du Centre universitaire de recherches sur l'action publique et le politique. Elle a publié L'œil sécuritaire, mythes et réalités de la vidéosurveillance (Ed. La Découverte) et revient pour nous sur son enquête auprès des acteurs de la vidéosurveillance d'une ville du nord de la France, aux côtés des vidéo-opérateurs, des policiers et des magistrats. 
 

Le Panier à salade : Votre livre montre avant tout qu’il y a des hommes et des femmes derrières les caméras de vidéosurveillance, et que celles-ci n’agissent pas d'elle-mêmes. 

Élodie Lemaire : L’idée de mon livre de revenir sur les idées reçues liées à la vidéosurveillance. Parmi ces idées reçues, il y a le fait que l'utilisation de la technologie implique son autonomie. En réalité, l’activité humaine est au cœur de ces dispositifs technologiques. Sur le terrain, les vidéos et images extraites sont indissociables des personnes qui les exploitent, se les approprient, les utilisent ou non. C’est une notion importante parce que la même croyance d'autonomie se développe autour de la reconnaissance faciale. 

Certains dispositifs ne mobilisent personne derrière les caméras, mais dans ce cas, ils n’ont pas les mêmes objectifs. Concernant les dispositifs qui sont manipulés par des gens, c’est assez disparate. Il y a des centres de supervision urbain (CSU) qui font appel à des policiers municipaux, comme à Nice. D’autres mobilisent plutôt des employés en reconversion, d’anciens ouvriers, des employés de mairie. Les profils sont très hétérogènes. Ces personnes ont des parcours professionnels différents, des qualifications inégales et leur formation est rare. Leurs conditions de travail ne sont pas toujours évidentes, il y a une forte demande de disponibilité et la rémunération est souvent faible. 

Ce que montre aussi votre enquête, c’est que la technologie, et plus généralement les dispositifs de vidéosurveillance, ne sont pas neutres. 

ÉL : Dans mon livre, j’ai essayé de remonter la chaîne d’utilisation de la vidéosurveillance. L’idée était de s’intéresser aux acteurs judiciaires et pénaux, magistrats et avocats, puis aux policiers et gendarmes qui décident de recourir aux vidéos, de les exploiter ou non, puis ensuite de remonter aux vidéo-opérateurs qui transmettent leurs images et encore ensuite de remonter aux choix politiques des élus.

Il faut rappeler que les dispositifs mis en place peuvent être très différents. Et que le dispositif – comme son utilisation d’ailleurs – résulte de choix. En fonction des objectifs que les élus assignent à la vidéosurveillance, les dispositifs et les technologies ne sont pas les mêmes. Souvent, on met en place un dispositif et on ne l’accompagne pas de mesures qui permettent d’en avoir un usage raisonné, éclairé.

Parfois, ce dispositif peut être vu comme un dispositif d’affichage : les élus se dotent de caméras pour répondre à un sentiment d’insécurité et ça reste là. Ils ne vont pas plus loin, ils ne mènent pas de réflexion sur ceux qui exploitent les images. Dans ces cas-là, les vidéo-opérateurs sentent peu de considération de la part des élus, ceux-là même qui sont à l’initiative de leur métier.

Surtout qu'un maire qui équipe sa commune d’un dispositif de lecteur automatique de plaques d’immatriculation à l’entrée et à la sortie de sa commune ne pourra pas exploiter les mêmes images qu’un maire qui a fait le choix de caméras-dômes à 360° avec des policiers municipaux derrières qui peuvent zoomer dans les images.

Peu de preuves existent sur l’efficacité de la vidéosurveillance, et pourtant, l’outil ne cesse de se développer. Récemment, après la mort du maire de Signes (Var), la secrétaire d’État Brune Poirson rappelait qu’il serait développé pour lutter contre les dépôts sauvages

ÉL : Il y a une fuite en avant de la vidéosurveillance qui empêche de revenir sur son efficacité. Celle-ci n’a pas besoin de preuve d’efficacité pour se développer ; d’autres éléments, d’autres facteurs entrent en ligne de compte, la dépassent et lui permettent de prospérer.

L’argument de vente principal de la vidéosurveillance, c’est que c'est un outi multi-fonction. Ça témoigne bien de son statut. Elle devient un réflexe, une «bonne à tout faire» et s’impose comme la réponse à tous les problèmes qui se posent, y compris dans l’extra-sécuritaire. 

L’histoire de la vidéo-surveillance a toujours évolué au gré de nouveaux objectifs qui se sont juxtaposés. Les preuves de l’efficacité de la vidéo-surveillance sont faibles. Alors en l’absence de preuve, on rajoute un nouvel objectif pour améliorer la rentabilité du dispositif.

Quels indicateurs peuvent être utilisés pour estimer l’efficacité de la vidéo-surveillance ? Récemment, la ville de Toulouse (Haute-Garonne) utilisait le critère du nombre de réquisitions pour démontrer leur utilité, quand la ville voisine de Castanet se penchait sur le taux d'utilisation

ÉL : La vidéo-surveillance repose sur des croyances : des croyances sur son efficacité, sur sa potentialité, sur son pouvoir. Et ce sont ces croyances qui fondent la légitimité de la vidéo-surveillance. Très peu d’indicateurs existent pour jauger de l’utilité de la vidéo-surveillance. Souvent c’est sous la forme d’un bricolage que les acteurs essaient de se donner une idée de l’efficacité judiciaire de l’outil. Le nombre d’images ou de vidéos réquisitionnées n’est pas un indicateur fiable. J’ai essayé de montrer dans mon livre que les vidéos peuvent être réquisitionnées mais ne sont pas toujours exploitées. 

Il faut penser la vidéo-surveillance comme la pierre angulaire d’une vision beaucoup plus large, qui la dépasse. Si on traite la vidéosurveillance uniquement du point de vue du dispositif, en l’isolant du monde qui l’a fait naître et l’a rendue légitime, ça n’a aucun intérêt. Pour comprendre la disparition de ces vidéos dans les enquêtes, il faut la voir comme un enjeu de lutte entre les professionnels. Chacun veut préserver la position qu’il occupe et ses avantages. Cette chaîne recoupe une hiérarchie sociale : les vidéo-opérateurs sont tout en bas, les magistrats tout en haut. C’est aussi une manière de préserver les savoirs-faire.

Pour les policiers, les vidéo-opérateurs ne sont pas des policiers donc ils ne vont pas les laisser leur dicter leur travail. Ils ne veulent pas non plus se faire déposséder de leurs compétences. Les magistrats eux ne veulent pas se laisser imposer ce qu’ils doivent faire par la vidéo-surveillance.

Vous notez également un détachement matériel des magistrats vis-à-vis des vidéos. 

ÉL : Les acteurs concernés par la vidéo-surveillance n’en ont pas la même appréhension. La vidéo fonctionne comme une garantie pour les policiers et les gendarmes, comme pour les magistrats. On ne la mobilise pas forcément, mais on peut la mobiliser. Si une personne avoue, même si la vidéo corrobore ce qu’elle déclare, la vidéo ne sera généralement pas utilisée. Pour les magistrats, la vidéo-surveillance n’est qu’un élément de preuve parmi d’autres.

Il y a une question des transformations de la vidéosurveillance par les acteurs judiciaires. Les policiers et les gendarmes, quand ils vont juger qu’une vidéo est bonne, ont tendance à réaliser un procès-verbal de visualisation de la vidéo, avec des captures d’écran. Ce procès-verbal va orienter la perception du magistrat. S’il n’a pas le temps de regarder la vidéo, il s’en remet donc à l’appréciation des enquêteurs. C'est une réflexion à mettre en lien avec les conditions de travail des magistrats. Ça se recoupe avec des notions plus larges de la managérisation des services policiers et judiciaires.

J’ai noté aussi une différence entre les juges d’instruction, qui ont tendance à davantage regarder les vidéos, en comparaison avec les procureurs. Et que c’est relativement rare que soient projetées des vidéos à l’audience, et dans des cas très particuliers. Les magistrats estiment souvent que la vidéo pollue plus qu’autre chose, en apportant du trouble. On peut aussi ajouter qu’il y a une difficulté à lire les vidéos récupérées. Les logiciels ne sont pas toujours disponibles.

Récemment, lors des procès des manifestants «Gilets jaunes», les vidéos ont été utilisées par l’accusation ainsi que par la défense. Plus généralement, l'usage de celles-ci augmente aussi bien dans la police que dans la justice. Qu’est-ce que cela implique ?

ÉL : Aujourd’hui, tout le monde se retrouve à se filmer. Il y a des guerres d’images, de vidéos. En face, il y a les caméras des policiers, celles des médias. Les gens se filment en pensant que ça offre une garantie de la réalité des faits. Ils ont l’impression de se protéger.

Cette guerre d’images repose sur l’illusion que, parce qu’on détient une vidéo, parce qu’une vidéo peut être utilisée, on peut faire la preuve par l’image. Mais la question de la preuve reste le monopole des magistrats. Il est illusoire de penser que, grâce à une caméra, on peut se transformer en policier ou juge. Il y a l’illusion d’une administration profane de la preuve.

Il y a un an, la CNIL a demandé qu’un débat se tienne face à la multiplication des images et des vidéos et en vue de l'arrivée de la reconnaissance faciale. Qu'en pensez-vous ?

ÉL : Dans ce domaine là, le laissez-faire est la pire des solutions. Certaines évolutions nécessitent un encadrement particulier, notamment dans le cas de la reconnaissance faciale, qui est un régime différent de surveillance : on n’est plus seulement dans l’identification, mais dans la volonté de détection. On passe de l’identification de la dangerosité avérée à la gestion des risques. Ça mérite qu’on y réfléchisse. Il faut comprendre ce qui se joue dans le processus d’identification qui met le corps au centre du jugement. 

Il faut réfléchir au objectifs qu’on assigne à la reconnaissance faciale, et replacer au cœur du débat ces objectifs. Certaines villes, comme San Francisco (Californie, États-Unis) ont refusé d’assigner la reconnaissance faciale aux activités policières. Il faut être en mesure d’être clair sur les objectifs qu’on assigne et ce qu’on veut faire. Faut-il inventer de nouveaux droits, dans le registre de l’intimité, de la vie privée ? Jusqu’où doit-on surveiller dans le régime démocratique ?

De même pour le consentement éclairé de la population, c’est la base du RGPD. Mais comment le mettre en place ? C’est encore un élément de réflexion. Quelles alternatives peut-on proposer à ceux qui ne souhaitent pas être ciblés par le dispositif ? Je ne sais pas quelle forme doit prendre le débat, mais il semble que c’est nécessaire et déterminant de réfléchir à l’encadrement et aux usages qu’on veut assigner à la reconnaissance faciale. 

 

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Comme les précédentes, cette édition a été préparée par Alexandre Léchenet. Retrouvez-nous sur notre site.



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